Art Criticism

Anri Sala : Long Sorrow

Anri Sala : Long Sorrow (Chantal Crousel, 2006).
Revue d’exposition publiée dans Artpress (Paris), no. 326, septembre 2006, pp. 82-83.

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C’est au coeur du quartier Märkiesche, à Berlin, que se déroule le film de l’artiste albanais Anri Sala, Long Sorrow, présenté à la galerie Chantal Crousel. Porté par une langueur free-jazz, le premier plan découvre, depuis l’intérieur d’une pièce vide et dans l’entrebâillement d’une fenêtre ouvrant sur un large ciel bleu, une mystérieuse figure coiffée de fleurs. Puis tout s’anime. Les plans s’enchaînent pour dévoiler un visage et une cité. La mélodie s’échauffe et devient transe. Cette figure, c’est le saxophoniste new-yorkais Jemeel Moondoc perdu dans une improvisation passionnée comme suspendu dans le vide à l’extérieur d’un bâtiment. Cette ‘longue désolation’, c’est l’édifice lui-même, d’après le surnom – Lange Jammer – que les occupants ont donné à cette interminable barre d’habitation en béton, fruit des utopies urbanistes des années 1960. Cette masse grise fait pâle figure au sein de ce quartier résidentiel réputé pour ses façades bigarrées qui lui ont valu le sobriquet d’agglomération “de perroquets” (Papageiensiedlung). On notera que la galerie a habillé ses murs de ce même gris, pour faire écho à l’amertume.

Sous les feux de deux rampes installées au dernier étage de l’immeuble, le saxophoniste performe donc. Mais sur quelles planches ? Rien ne vient révéler la ruse par laquelle cet oiseau parvient à se maintenir dans les airs. Est-ce son étrange coiffe, comme épinglée à la fenêtre, qui le retient captif de Lange Jammer ? Les cadrages se succèdent au rythme de l’improvisation, contournent le musicien en plein effort sans jamais exposer l’artifice. Au terme de la transe, l’édifice consent à libérer son oiseau mis en cage qui, sans lâcher le bec de son instrument, finit par s’envoler. Sa coiffe fleurie se fond alors dans des jardins luxuriants, la mélodie s’apaise.

Figuration possible d’une réconciliation, le film apparaît en fait comme l’exorcisation d’une utopie brisée, thème récurrent dans l’oeuvre de Sala, pour qui la conscience de l’environnement et la singularité des individus sont capitales. À la politique de l’ordonnancement social et urbain de Märkiesche répond une logique de la structure libre, le free-jazz et les cadrages insolites. Jouant ici la partition du hors-champ pour entretenir la magie de sa mise en scène, une même attention portée au cadre caractérise ses autres travaux, bien que de très moindre envergure, présentés dans la galerie. Dans la série de huit photographies intitulée Passage à côté de l’heure, la fiction naît du changement de point de vue. Visant toujours un même objet à première vue insignifiant, une tuyauterie surplombant une découpe circulaire, l’angle de vue se décale au fur et à mesure des clichés. Au terme de la série, ce rien figure les aiguilles figées d’un cadran imaginaire indiquant trois heures. Dans la vidéo Window Drawing, les palpitations de lumière que dessine l’ombre d’une fenêtre sur un mur interrogent à nouveau le hors-champ, celui des sources lumineuses extérieures, celui de la condition d’apparition de l’image même.

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