Art Criticism

Promenade à New York : Chelsea, Midtown, Upper East Side

tony-matelli-old-enemy-new-victim

Tony Matteli : Old Enemy, New Victim (Leo Koenig Inc, 2007).
Revue d’exposition publiée dans Artpress (Paris), no. 333, avril 2007, pp. 78-79.

Une incursion dans Chelsea en plein mois de janvier est une errance serpentine d’autant plus interminable que le froid est saisissant. Le bon côté est que l’aridité de ces rivages gelés encourage l’inspection des anciennes usines d’emballage de viande métamorphosées en galeries, et l’on se prend très vite au jeu du pêcheur de perles. Comprenez en effet l’ardeur qui vous gagne quand vous tombez sur une sculpture de Tony Matelli à l’entrée de la galerie Leo Koenig Inc. L’hyperréaliste Old Enemy, New Victim fige fige dans une mise en scène des plus gores un trio de chimpanzés dont le plus gros, langue pendante, yeux vitreux, est maintenu au sol par le plus intrépide qui l’étrangle avec frénésie, tandis que le plus affamé s’apprête à mordre tel un chacal et sans plus attendre une part très généreuse de ses bourrelets. Ces singes, qui ne sont pas destinés à la Grande Galerie de l’Évolution, se veulent métaphores du malaise social et vérités fines en matière de survie. Loin des sagesses bouddhistes donc, le pauvre dévore le riche, le faible défait le maître.

Quelques garages et une vingtaine d’Andy Warhol plus loin, la galerie Marianne Boesky propose, dans un registre plus charmant, des animations DVD de Jacco Olivier. Mi-picturales, mi-numériques, les oeuvres hybrides de cet artiste hollandais sont le fruit d’un travail informatique effectué à partir d’images des différents stades d’exécution de ses peintures. L’ordinateur sauve ici le pinceau, car le balayage fluide du cadre et des couches picturales, ainsi que le séquençage en fondus et l’addition d’une ambiance sonore, viennent enrichir une peinture post-impressionniste à la touche vive et épaisse d’une profondeur et d’une temporalité nouvelles, le tout au service de courts épisodes narratifs. L’effet est séduisant, aidé par les dimensions réduites de chacune des projections murales, qui forcent l’intimité par l’abaissement du regard.

Dans une autre veine numérique, la série de photographies Under the Sign of Scorpio, présentée à la galerie Stux, voit Tracey Moffatt incarner différentes notoriétés féminines issues de l’histoire et de la culture populaire (Hillary Clinton, Whoopi Goldberg), ayant toutes la particularité d’être nées, comme l’artiste, sous le signe du scorpion. Cette célébration égocentrique de la féminité couplée à l’héroïcité de l’arachnide, excluant les bons augures de tout autre astre, prend la forme d’une série d’instants photographiques et d’une série de portraits surnaturels très pop. Si la première tente d’approcher l’aura de ces personnalités à travers le regard et la gestuelle de l’artiste, qui à l’aide d’accessoires et d’accoutrements divers les saisit comme elles l’auraient été en pleines mondanités, la seconde vire à la pure fantaisie par l’incrustation des figures dans des arrière-plans dignes des comics. Ainsi Marie Curie, alias Moffatt, apparaît sous fond d’explosion atomique qu’elle maîtrise, toute sorcière qu’elle est, d’un claquement de doigts.

En dehors de Chelsea, c’est le projet Sleepwalkers de Doug Aitken au MoMA qui marque l’actualité du mois de janvier, ne serait-ce que par le matraquage publicitaire dont il fait l’objet. À chaque tombée de la nuit, l’honorable institution revêt ses façades de sept projections monumentales retraçant la journée de labeur de cinq personnages lambda depuis le lever du soleil. La rupture de leur quotidien survient quand, pris d’un instant de divagation au milieu de leurs activités professionnelles, la magie de la Grosse Pomme, ville de tous les espoirs, vient animer leurs songes. C’est ainsi que Donald Sutherland, jouant un homme d’affaire, se prend soudain au plaisir de danser des claquettes sur le capot de sa voiture. Montage léché qui joue excessivement sur l’exactitude des correspondances formelles entre les différents tableaux, l’oeuvre, bien qu’imposante, déçoit. Apparaissant plutôt comme cinq variations superficielles d’un même script, elle n’exige pas, contrairement à ce qu’affirment les commissaires, une participation réellement active du spectateur.

Finalement notre perle, nous l’avons trouvée dans l’Upper East Side chez L&M Arts : une installation sans titre de David Hammons. Accueillis comme des princes par un portier dans un hall de réception aux allures de grands magasins, de riches manteaux de fourrures disposés sur des mannequins à trépieds attirent notre regard au fond de la pièce. L’arrière de chacun des manteaux, sept au total, a subi une intervention de l’artiste consistant en l’aplat plus ou moins épais de couches de peinture et, pour l’un d’entre eux, sa mise au feu. Ces altérations, qui pourraient être perçues comme de violentes dégradations, sont en fait un hommage aux grands peintres du XXe siècle dont la galerie fait son pain quotidien depuis plus de dix ans. Si les noms ne sont pas révélés, on se plaît à reconnaître, peut-être, le feu d’Yves Klein dans les cicatrices jaune noir de la fourrure brûlée, ou encore Basquiat dans les tons clairs des semblants graffitis appliqués au dos d’une autre. Et le jeu de devinette se prolonge bien au-delà de ces poils de fortune, car il ne serait pas raisonnable d’esquiver la question de la provenance de ces fourrures, ce que pourtant souhaite Hammons, nous ayant habitués à des battues moins dorées dans Queens et Brooklyn.

Standard