Art Criticism

Promenade à New York (Midtown)

Annette Messager : Gonflés dégonflés (Marian Goodman, 2006).
Revue d’exposition publiée dans Artpress (Paris), no. 331, février 2007, pp. 79-80.

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Au-dessus d’une foule compacte, l’été indien se profile, encore incertain, sur les hautes coupes de Midtown. La lumière peine à percer ces horizons rompus, esquissant un amas de silhouettes pressées qui fait barrage à la vision de même qu’à la flânerie. En descendant la 5ème avenue depuis Central Park jusqu’au Rockefeller Center, certaines haltes s’imposent comme autant de répits.

Marquant un premier arrêt à la galerie Marian Goodman, une bouffée d’air, littéralement, s’offre à notre corps cahoté. L’installation Gonflés dégonflés d’Annette Messager consiste en un joyeux charnier d’organes pastels et monstrueux disséminés à même le sol. Cousus dans de la toile de parachute peinte, ces corps bedonnants enflent et désenflent au gré d’un souffle expansif et d’une exultation, semble-t-il, railleuse. À l’opposé de la galerie, l’installation de Yang Fudong convie à un regard panoramique. Constitué de huit projections disposées en arc de cercle, le dernier film No Snow on the Broken Bridge de l’artiste chinois met en scène les pérégrinations de deux quartettes d’hommes et de femmes dans le paysage enchanteur du lac de l’Ouest, à Hangzhou, au début du printemps. Fragmentée, l’intrigue naît de contradictions, d’un sentiment mêlé d’insouciance et d’inquiétude, à l’image de l’opposition piano/cordes composant les harmonies tour à tour argentines et stridentes de la bande sonore. Vêtues de riches fourrures et d’élégantes robes Qi Pao, les femmes voguent lascivement sur les eaux pour atteindre la berge. Sur terre ferme, elles apparaissent parfois dans des habits masculins, grimées de moustaches, travesties comme pour combler l’absence de leurs soupirants. De leur côté, les hommes, empruntant d’un pas de procession les chemins tortueux menant à leurs compagnes, revêtent tantôt des costumes traditionnels mandarins, tantôt des complets modernes. Une fois réunis sur le célèbre Pont Brisé, pour y saisir les dernières traces de neige et peut-être rejouer la romance entre le Serpent Blanc et Xu Xian, la communion n’opère pas pleinement, les regards continuent de se perdre, la neige n’est plus. C’est le sentiment même de l’attente qui est cristallisé dans ces scènes décousues, situées dans un équilibre indécis entre tradition et modernité des moeurs, comme figées hors du temps.

Cette problématique, nous la retrouvons thématisée un peu plus bas dans notre promenade, au MoMA où se tient l’exposition Out of Time. Mélangeant médiums et générations d’artistes dans une entreprise qui esquive délibérément toute chronologie, l’événement prend la forme d’une petite foire où les rapprochements opérés entre les oeuvres apparaissent le plus souvent gratuits. Néanmoins, la série de peintures October 18, 1977 de Gerhard Richter mène avec un chic indéniable à l’installation Prison Window de Robert Gober. La petite fenêtre barrée et percée très haut dans le mur nous place symboliquement face à un temps auquel l’accès est interdit, si ce n’est en imagination, à l’image du ciel artificiel d’un bleu éclatant peint derrière les barreaux. Dans la série de photographies Almerisa de Rineke Dijkstra, réalisée sur une période de onze ans, l’hors du temps renvoie à un cadrage invariable. Les changements temporels apparaissent au fil des clichés via l’évolution vestimentaire d’Almerisa, une enfant bosniaque réfugiée à Amsterdam, prise hors du contexte de son acculturation. De manière générale, l’hors du temps semble ici référer plus au détachement nécessaire à l’expérimentation qu’à une extériorité littérale du temps. La figure de la boucle et du ralenti, dans Stations de Bill Viola ou encore Over Is Over All de Pipilotti Rist, forment à cet effet les procédés typiques de l’élongation du temps à valeur de suspension. Retrouvant notre foule transformée en badauds face au piètre Sky Mirror d’Anish Kapoor installé dans les jardins du Rockefeller Center, l’immense miroir a au moins le mérite de nous réconcilier, pour un instant, avec le temps-climat, nous reflétant haut dans un ciel bleu de cobalt.

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